SCIENTOLOGIE
Prise de vue
La scientologie (nom
officiel: Church of Scientology) est l’œuvre de Lafayette Ronald Hubbard
(1911-1986), dénommé par les adeptes L.R.H., Ron ou Commodore, célèbre auteur
américain de romans de science-fiction . Il était selon lui le premier être à avoir
trouvé, au péril de sa vie, le chemin vers la liberté totale. La doctrine,
désignée sous le nom de Tech Standard, qu’il en a tirée permettrait
désormais au reste de l’humanité de se libérer. Son altération constitue de ce
fait le crime absolu aux yeux de ses adeptes. Hubbard est l’unique source de la
doctrine et de la technologie qu’il a
baptisées du nom de Dianétique, puis de scientologie. Tous ses travaux
s’y rapportant sont considérés comme des écrits sacrés. Ce sacré s’est annexé
des domaines ordinairement profanes comme le management. Il tend même à
recouvrir la réalité tout entière, à nier tout espace profane. La scientologie
effectue depuis la mort de son fondateur un important travail de «purification»
des sources.
Identifiée par le
rapport parlementaire français de décembre 1995 comme une secte dangereuse,
surveillée étroitement par l’État fédéral allemand, la scientologie est reconnue
en revanche comme religion aux États-Unis. Elle revendiquait en 1997
8 millions de membres et 13 000 permanents
répartis dans 107 pays. Elle gagnerait chaque année 500 000 adeptes
notamment dans les anciens pays socialistes. D’autres sources faisaient état
d’un million de membres dont 10 000 environ pour la France. La scientologie
est éminemment moderne par son organisation, son mode de prosélytisme mais
aussi par sa doctrine et les comportements qu’elle génère. Sa conception de
l’homme et de la société s’avère très en prise avec les ultimes évolutions
enregistrées par les sociétés avancées.
1. Historique
de la scientologie
L. R. Hubbard
publie en 1950 La Dianétique, science moderne de la santé mentale. Cet
ouvrage est un livre banal parmi tous ceux qui, aux États-Unis, proposent alors
de créer une psychothérapie en dehors des enseignements de la psychanalyse
freudienne. De nombreux groupes de Dianétique sont bientôt créés (États-Unis,
Australie, Israël...). La Dianétique se présente alors comme une discipline
scientifique et thérapeutique. Elle suscite rapidement l’opposition du corps
médical, notamment psychiatrique. Hubbard imprime alors à son enseignement une
orientation religieuse afin de bénéficier de la protection du premier
amendement de la Constitution américaine (liberté des cultes) et du régime
d’exonération fiscale qui lui correspond. La scientologie adopte tout un
arsenal de signes religieux (credo, prières, cérémonies...). La première Église
de scientologie est ouverte en 1954 aux États-Unis (Washington). Sur décision
de son fondateur, le siège de l’organisation est transféré un temps en
Angleterre (Saint Hill Manoir) et l’Association des amis de la scientologie,
qu’il crée dans la foulée, essaime dans de nombreux pays dont la France. En
1966, il abandonne la direction officielle du mouvement pour se consacrer à ses
recherches. Il embarque en 1967 à bord d’une flottille et fonde la Sea Org
(Organisation maritime). La flotte est désarmée en 1976 et son état-major
s’installe définitivement aux États-Unis. La scientologie continue de croître
malgré la retraite de Hubbard à partir de 1977 et bien que se prépare déjà en
coulisse ce qui va devenir une véritable guerre de succession. David Miscavige,
ancien Messager du Commandant (Commodore’s Messenger Organization, C.M.O.
– structure fondée pour regrouper les enfants des scientologues chargés de
transmettre la parole du Maître) dénonce bientôt l’altération de la Tech
par David Mayo, dauphin présumé du fondateur, et obtient la mise à l’écart des
dirigeants du Bureau des Gardiens (dont Marie Sue, épouse du fondateur) après
leur condamnation par la justice américaine pour espionnage et vol. Un
compromis est finalement trouvé entre une partie de l’appareil et la jeune garde.
L’Église de scientologie internationale (Church of Scientology International,
C.S.I.) reste la plus haute autorité ecclésiastique mais le cœur du système
passe sous contrôle du Centre de technologie religieuse (Religious Technology
Center, C.T.R.) fondé par Miscavige pour préserver l’orthodoxie des Écrits
et de la Tech et gérer ses marques. L’état-major du C.T.R. exerce
notamment son pouvoir à travers le comité de surveillance (Watchdog Committee)
qui contrôle l’activité de onze secteurs d’organisation et du Bureau
international des affaires spéciales (Office of Special Affairs International,
O.S.A.I.), service de sécurité, régulièrement dénoncé par les associations
dites antisectes. La quasi-totalité des postes de direction est contrôlée par
des membres de la Sea Org, véritable ordre de moines-soldats ayant signé
un engagement pour un milliard d’années, portant des grades et des uniformes
militaires. La scientologie a ainsi survécu au décès de son fondateur, puis à
la création de groupes dissidents commercialisant des produits analogues à des
tarifs beaucoup moins onéreux.
2. L’organisation
scientologique
La structure de la
scientologie organise un système de progression sur le «pont». Les
organisations de base (orgs de classe 5) vendent les services
d’introduction (classés de «préclair» à «clair»). Les orgs plus avancées
(Advanced Orgs) commercialisent les niveaux secrets,gradués de 1 à 8,
qui sont réservés aux «thétans opérants», les O.T., Operating Thetans).
Les nouveaux adeptes appartenant à l’élite sociale, particulièrement prisés,
sont dirigés vers les centres de célébrités (Églises de classe 5).
L’ensemble des orgs observent des comportements standardisés à l’extrême
en appliquant les mêmes procédures. Ces structures non électives sont
excessivement hiérarchisées, cloisonnées et complexes. La scientologie se
caractérise par un fantasme de toute-puissance qui entretient une mystique de
l’organisation propre à attirer des sujets fragilisés. Elle innove cependant en
coulant sa forme religieuse dans le moule managérial. La scientologie n’a en
effet qu’un seul but: concevoir, fabriquer et vendre ses produits. Elle se
développe notamment par des franchises percevant un pourcentage sur les ventes.
Le prosélytisme est fondé sur des techniques de communication et de
commercialisation, dont le fameux test de personnalité: test d’analyse de
capacité d’Oxford. Les adeptes sont formés pour recruter. Ce commerce utilise
les méthodes les plus profanes (promotions, achats groupés, etc.). La
scientologie est naturellement très présente sur le terrain économique à
travers son réseau Wise (World Institute of Scientology Enterprises,
Institut mondial des entreprises de scientologie). Elle développe enfin un
réseau d’associations caritatives utilisant aussi la Tech Standard. La
scientologie «produit» l’adepte comme objet adéquat à son propre
fonctionnement. Elle pratique peu l’injonction mais obtient une normalisation
en travaillant le désir. L’adepte entretient en effet avec la scientologie une
relation de nature asymétrique du fait de sa soumission inconditionnelle à une
organisation hyperhiérarchisée et aussi du fait de sa croyance en la promesse
proclamée de guérison qui provoque une situation de transfert. Dévalorisé par la
découverte de sa «ruine», il trouve une valorisation dans le don de soi, forme
particulière de sacrifice, qu’il accomplit en se conformant aveuglément aux
normes. Cette soumission s’appuie sur des doctrines – la Tech Standard –,
des instruments – l’électromètre –, des rituels
– l’audition – et bien sûr des interprètes autorisés.
3. La
doctrine
La scientologie, se
présentant comme une philosophie religieuse appliquée, entend «clarifier la
planète». Selon son enseignement, les hommes seraient des thétans
(principes spirituels immortels) qui, après avoir créé l’univers, se seraient
accidentellement englués dans leur création. Ils auraient perdu leur puissance
et auraient régressé jusqu’à oublier qui ils étaient. La scientologie propose
donc à ses adeptes de recouvrer la conscience de soi-même en tant que thétan,
de parvenir à l’état de «clair», qui seul libère le thétan et le rend «opérant»
donc littéralement tout-puissant. L’initiation scientologique apparaît
formellement comme un enchaînement d’étapes. Les premiers niveaux sont publics,
les niveaux supérieurs sont secrets. Ils représenteraient un danger vital pour
des individus non préalablement initiés. La scientologie se caractérise en
réalité par un fonctionnement au secret sans secret: c’est de la dramatisation
de sa transmission qu’elle tire son efficacité plutôt que du contenu de ses
révélations. Ces étapes obligatoires forment ce que la scientologie nomme le
«pont vers la liberté totale» qui fait passer de la non-existence à la
toute-puissance. L’adepte accomplit deux parcours en parallèle, l’un de
doctrine, l’autre d’audition. Le premier parcours, dénommé «entraînement»,
consiste en une étude intensive des Écrits. Cette formation s’accomplit
sous le contrôle d’un superviseur de cours. Il existe, en outre, au sein de
chaque «académie», un «clarificateur de mots» chargé de l’orthodoxie. La
doctrine ne relèverait pas de la croyance car elle serait confirmée par la
pratique. L’adepte accomplit également un second parcours parallèle en
«audition».
L’audition doit
libérer le thétan du fardeau de mest (néologisme formé à partir des
initiales de matière, énergie, espace, temps). Révélation standardisée et
progressive du passé du thétan à l’adepte, elle est qualifiée de sacrement. De
même, l’électromètre est considéré religieusement bien qu’il relève, comme
l’audition, d’une même démarche technico-magique par excès de rationalisation,
autrement dit par scientisme. L’appareil, qui existe en diverses versions,
enregistre en fait les réactions électrodermiques. Il aiderait à détecter les
zones de souffrances spirituelles liées à des épisodes douloureux. L’objectif
serait de les «travailler» jusqu’à ce que l’aiguille de l’appareil devienne
«libre». Un auditeur (ministre scientologue) guide l’audité (l’adepte) tout au
long de ce travail. L’audition se donne pour objectif de retrouver tous les
événements traumatiques de la vie présente et des vies antérieures (la piste du
temps, remontant l’histoire de l’univers jusqu’à 75 millions d’années) qui
aliènent une grande quantité d’énergie et réduisent ainsi les capacités
d’action et de pensée du thétan, entravé par la condition d’homme de l’adepte.
La libération du thétan exige tout d’abord l’effacement des engrammes, ces
marques du temps propres à la mémoire de chaque individu, c’est-à-dire
l’effacement de la condition d’homme. Puis une seconde phase permettrait de
passer de l’état de «clair» à celui de pré-O.T. puis de O.T. Elle marquerait la
progression d’une dimension individuelle à une dimension collective, depuis les
«incidents» qui ont marqué l’histoire du monde.
Cette technologie du
bonheur fait finalement de l’homme lui-même le vrai problème. Elle marque en
outre la victoire du signe clos sur le symbole ouvert, annihilant la
possibilité même d’interprétation. Elle enclenche enfin une logique de
purification destinée à chasser toute faiblesse de l’homme. Les procédures de
purification (sauna, effort physique, régime alimentaire) obligatoires au début
du parcours pour débarrasser, dans un but spirituel, le corps de ses résidus de
drogues, de substances toxiques, expriment bien cette réification, cette
réduction de l’homme à l’état de produit. Tout bien pesé, la Tech reste,
d’un point de vue psychiatrique, très voisine des rééducations comportementales
de type béhavioriste (imageries mentales libres, répétition, accompagnement
dans le délire, etc.). La nouveauté ne résiderait pas tant dans ces techniques
que dans leur généralisation.
4. Le
rapport au monde extérieur
La scientologie
postule que l’homme est bon mais distingue entre l’individu d’élite, le suspect
et l’asocial. Chacun voit son éthique définie par sa position sur «l’échelle
des conditions». Toute activité est pour cela systématiquement encadrée, quantifiée,
enregistrée. L’objectif n’est pas officiellement de surveiller et de punir,
mais d’aider à progresser. L’organisation dispose pour cela d’officiers
d’éthique mettant en œuvre plusieurs procédures. (confessions en audition,
interrogatoires de sécurité pour les adultes ou les enfants, etc.). L’adepte en
«mauvais standing» devient une «source potentielle de trouble» (Potential
Trouble Source, P.T.S.). Il existe 34 degrés de sanction, allant de la
perte d’un droit à celle d’un bien (grade). Un programme de redressement
(Rehabilitation Project Force, R.P.F.) a même été créé en 1973. Selon les
scientologues, ces personnes antisociales représenteraient environ 20
p. 100 de la population globale, parmi lesquelles on compterait 2,5
p. 100 de personnes vraiment dangereuses, dites «suppressives»
(Suppressive Persons, S.P.). Un cours de détection explique que les «P.T.S.»
font des «montagnes russes» (qu’ils sont sujets à des variations de tonus),
mais qu’ils se libèrent en se «déconnectant» de S.P. La scientologie a
formalisé 72 actes permettant d’identifier ces «suppressifs». Il
n’existerait pas, selon elle, un seul adversaire qui ne soit ou n’ait été par
le passé un criminel. La scientologie, accusée par ses détracteurs de pratiquer
la «propagande noire», c’est-à-dire de lancer des campagnes de rumeurs,
explique qu’elle en est la victime. Elle se heurte cependant à sa propre
logique normalisatrice: elle a dû ainsi établir des garde-fous en définissant
un pourcentage normal de «P.T.S.-S.P.» dans ses rangs, en mettant en garde ses
officiers d’éthique contre les «fausses conditions P.T.S.» et en prononçant des
amnisties.
La scientologie peut
apparaître d’une certaine manière comme la première technologie religieuse
commercialisable mondialement. En ce sens elle ne fait somme toute que
systématiser un certain nombre de tendances actuelles (culte de la performance,
de la technique, refus de l’État-providence, de la faiblesse, critique de la
démocratie, etc.). Elle s’avère très révélatrice du monde contemporain dans la
mesure où elle expérimente un mode de sociabilité marchand qui brouille les
catégories habituelles de pensée.
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